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Le philosophe australien a inventé la « solastalgie », ce sentiment de détresse qui nous saisit face à la destruction de la nature. Dans « Earth Emotions », qui sortira en France en février, il invente les concepts pour qu’advienne un nouveau monde, où l’homme vivra en symbiose avec la nature, se réjouit le spécialiste de la collapsologie.

Par Pablo Servigne

Un paysage dévasté. Des centaines de kilomètres carrés de mines de charbon à ciel ouvert, à perte de vue, l’air épaissi par la poussière, l’odeur âcre du minerai, le rugissement sourd des explosifs et des énormes engins d’excavation. Au milieu, deux tours de refroidissement des imposantes centrales à charbon crachent un panache de vapeur et les rails de chemin de fer filent à l’infini vers le port. Et partout des effluves plus ou moins toxiques, rivières et fleuves polluées, et une végétation malade et chétive…

Lors de ses études, le philosophe australien Glenn Albrecht était tombé amoureux de la région Hunter, au nord de Sidney. Une nature magnifique qui lui rappelait le paradis de son enfance, à Perth, sur la côte occidentale de l’Australie. Quelques années plus tard, attiré par les récits féériques des naturalistes du 19e siècle, il partit à la découverte d’une petite région magnifique non loin de chez lui (Hunter Valley) que l’on appelait aussi « la Toscane du Sud ». En y découvrant à la place cette gigantesque exploitation de charbon, il a été secoué par un effondrement intérieur. Les oiseaux décrits par les ornithologues, les rivières, les arbres, tout avait disparu. Ce fut une immense peine, une sidération, un véritable choc.

La douleur d’un paysage

Marqué par son émotion, Glenn Albrecht a recueilli les témoignages des habitants de cette région. Il en est ressorti une expression d’une profonde détresse : stupeur, anxiété, insomnies, désespoir, désorientation, perte de mémoire, dépression, etc. Des endroits comme la Hunter Valley, il y en a tout autour du globe. A l’heure de l’Anthropocène (terme de géologie qui désigne la période actuelle, où les humains sont devenus la principale force majeure influençant le destin de la Terre), ce malaise prend la forme d’une épidémie… En Australie, la situation est d’ailleurs particulièrement critique. La nature y est l’objet d’une exploitation à outrance, le réchauffement climatique attaque sévèrement les écosystèmes terrestres et marins, et l’élite économique refuse toute limitation à ses activités industrielles.

Mais comment nommer ce terrible affect ? Glenn Albrecht s’est inspiré du mot « nostalgie », forgé dès le 17eme siècle à partir du grec nostos, retour à la maison ou au pays natal, et du grec algia, la douleur. Ce terme décrivait – déjà ! – les symptômes des personnes déplacées loin de chez eux. Albrecht y a ajouté sola, du latin solari (consolation) qui a aussi donné desolare (désolation) pour fabriquer un terme nouveau : la « solastagie » Qu’il définit comme le « sentiment de désolation causé par la dévastation de son habitat et de son territoire. Il s’agit du mal du pays que vous éprouvez alors que vous êtes toujours chez vous ». Ce n’est pas une maladie mais ce peut être un trouble chronique. Un arrachement, la fin d’un monde, la douleur d’un paysage.

Génération symbiocène

Depuis, le vocable a fait son chemin. Des artistes, des chercheurs, des militants se sont emparés du mot. Dans les universités anglo-saxonnes, il est l’objet de cursus, de masters et de thèses de doctorat… Quand à la réalité qu’il désigne, faut-il préciser qu’elle n’a cessé de gagner du terrain ? Même les scientifiques qui étudient les catastrophes souffrent de ce mal. C’est dire l’importance de la publication en français de son grand livre, « Les émotions de la Terre », qui paraîtra au printemps prochain aux éditions Les Liens qui Libèrent.

Glenn Albrecht nous y fait découvrir les émotions qui nous relient à la Terre et qu’il qualifie de « psychoterratiques ». Dans un feu d’artifice de néologismes, il décrit d’abord les émotions négatives : « biophobie », « écoparalysie », « écoanxiété », « écocide », « tierratrauma », « météoranxiété » et même « éconécrophilie » (la chasse aux trophées). « L’ère actuelle, écrit-il, devrait s’appeler l’Obscène, non l’Anthropocène. En tant qu’humain, je refuse d’être associé à une période de l’histoire de la Terre où une seule espèce dominante sape les fondements de la vie de toutes les autres espèces. » Même le mot « environnement » est à jeter car il place l’homme en dehors de la nature, alors que nous devons au contraire apprendre à en être une partie intégrante !
S’appuyant sur les travaux scientifiques sur la symbiose et l’entraide, Albrecht estime que nous devons entrer dans… le Symbiocène. Empruntant les voies ouvertes par Pierre Kropotkine, James Lovelock ou Donna Haraway, il esquisse un nouveau récit : « Plus la symbiose entre les gens et la terre est profonde, plus la paix est durable entre des gens issus de régions géographiques différentes ». Et de partir dans un florilège d’émotions cette fois positives : la sumbiophilie (l’amour pour la vie en commun) à la topophilie (l’amour d’un lieu ou d’un paysage) la soliphilie (la solidarité de tous envers tous dans un sentiment d’unité), la biophilie (l’amour de la vie), l’endémophilie, etc.

Indécrottable optimiste, Albrecht s’adresse moins aux baby boomers qu’à leurs enfants et même petits-enfants (la génération Y), qui auront l’audace de passer au Symbiocène. Comme un explorateur sur un nouveau continent, il invente des concepts qui nous permettent de nous y aventurer à notre tour. C’est exactement ce que l’on attend d’un philosophe.

source : https://www.nouvelobs.com/ils-vont-faire-2020/20191220.OBS22569/glenn-albrecht-par-pablo-servigne-un-explorateur-sur-un-nouveau-continent.html

 

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